MARCHÉ DE L’ART CLASSIQUE ASIATIQUE : À L’EST, TOUT DE NOUVEAU

Quel est le point commun entre une céramique dingyao de la dynastie Song, une tête de Bouddha thaïlandais et un parchemin japonais ? Des siècles (et éventuellement des millions d’euros) les séparent... mais tous sont défendus par les marchands et les collectionneurs avec un intérêt croissant.

Aborder un marché est chose complexe. Pour les arts d’Asie, comme pour les autres domaines, il n’existe pas un seul marché, mais une multitude, plus ou moins étanches en fonction des prix et du comportement des collectionneurs. Concernant les arts asiatiques, le fer de lance est clairement l’art chinois, qui attire tous les regards depuis les années 1990 et l’ouverture économique du pays. En vingt ans, la rareté est devenue la norme, ce qui a conduit à une compétition accrue entre collectionneurs et donc une envolée des prix – pour les plus belles pièces. Les dernières années ont vu des ventes exceptionnelles, telle la dispersion de la collection du Fujita Museum à Christies New York en 2017 pour un résultat de 263 M$. Chez la même maison, la vente Rockfeller de 2018 a donné lieu à de belles performances (2,5 M$ pour un bronze Amitayus du XVIIe siècle, estimé à 400.000 $) même s’il ne faut pas sous-estimer la prime accordée au nom de leur célèbre propriétaire.

Les derniers temps forts du marché, Tefaf à Maastricht et Asia Week à New York en mars, ont confirmé l’importance de présenter des pièces d’exception – et la volatilité que cela peut entraîner. En 2018, Asia Art Week a donné lieu à un chiffre d’affaires de 170 M$, contre 423 M$ l’année précédente. Un écart expliqué en partie par la vente Fujita précitée, la prise en compte des ventes de quarante-trois galeries (contre cinquante l’année précédente)... et la tempête de neige de 2017 qui avait paradoxalement provoqué une augmentation du nombre de visiteurs. Asia Art Week ne publiant pas de compte rendu détaillé, on peut également supposer (en l’absence de record) une plus faible présence de pièces à très haut potentiel. À noter cependant selon les organisateurs, la forte présence de conservateurs achetant ou préparant des expositions au sein d’institutions du monde entier, dont le Musée Guimet à Paris. À Tefaf, même son de cloche. Pas de record, mais un intérêt confirmé, avec quelques belles ventes, dont une salière en porcelaine de la période Wanli (1573-1619) acquise par un collectionneur européen pour une somme à six chiffres auprès de la galerie Jorge Welsh.

Le revers de la médaille est simple à établir : les objets de moins bonne qualité ont plus de mal à se vendre. Le taux d’invendus du marché chinois classique est en hausse pour la troisième année consécutive en 2017, à 66 % d’après un rapport d’Art Market Monitor. Une tendance également constatée par les marchands d’autres secteurs, comme Christophe Hioco, spécialisé en art indien ancien : « Les pièces de qualité partent à des prix corrects, c’est devenu plus compliqué pour le milieu de gamme ». Le marchand y voit une bonne nouvelle pour le marché dans son ensemble. « Les collectionneurs font plus de différentiation entre les objets, ce qui encourage la qualité et permet d’éviter une inflation déraisonnable. »

Des collectionneurs à séduire

Ces collectionneurs, qui sont-ils ? On peut distinguer les collectionneurs asiatiques, en particulier chinois, qui ont mené d’importantes campagnes de rachat dans les années 2000 et ont tendance à se concentrer sur l’art du pays (ou avec un lien culturel fort comme les pièces bouddhiques), et les collectionneurs occidentaux, souvent plus éclectiques. Les motivations diffèrent également en fonction du budget et de la politique d’acquisition. « Les acheteurs chinois restent motivés par un fort sentiment patriotique, ainsi que par un sens de la tradition et du respect des ancêtres lié au confucianisme », note Pierrick Moritz, spécialiste du marché. Un sens du devoir pas forcément déconnecté du sens des affaires : « Pour les investisseurs fortunés qui constituent une collection comme un portefeuille diversifié de placements, posséder de très belles pièces d’art chinois traditionnel est désormais incontournable ». Christophe Hioco préfère mettre l’accent sur la curiosité et le goût personnel. « L’art asiatique permet de se faire plaisir et d’acquérir de belles pièces pour quelques milliers d’euros, ce qui est plus compliqué dans d’autres secteurs. »

La provenance, une préoccupation majeure

Ces pièces peuvent venir de très loin... ou de la porte d’à côté. «Au Japon, toutes les œuvres de plus de cent ans doivent obtenir un permis d’exportation créé en1968 –le Bunkacho– délivré par l’équivalent du Ministère de la culture. Les pièces enregistrées localement ou nationalement comme importantes pour le patrimoine ne peuvent quitter le pays », signale Philippe Boudin, directeur de la galerie Mingei Japanese Arts. Des réglementations similaires ont été mises en place dans d’autres pays d’Asie, avec une conséquence évidente. « Les objets authentiques et anciens sont acquis aujourd’hui en Europe et aux États- Unis », confirme Renaud Montméat, marchand spécialisé en art asiatique. En accord avec la Convention UNESCO de 1970, l’achat d’un bien culturel dit « mal acquis » expose les intermédiaires à des poursuites. En 2001, la Chine a ainsi obtenu la restitution d’une frise en marbre du tombeau de Wang Chuzhi, issue de fouilles illégales en 1995 et mise en vente aux enchères chez Christie’s New York.

Un cadre législatif à surveiller

Les règlements restrictifs en matière d’exportation sont un premier élément pris en compte par les marchands. Mais l’Occident n’est pas en reste en ce qui concerne les importations. « Le projet de nouvelle réglementation européenne sur l’importation d’objets d’art dans l’UE va un peu plus compliquer notre métier par le fait que nous devrons obtenir une licence d’importation, laquelle devrait prendre plusieurs mois », déplore Philippe Boudin. L’importation de certains composants, comme l’ivoire, est également encadrée. En France, son commerce est limité aux pièces sculptées avant 1975 et à l’obtention d’une dérogation pour les antiquités depuis 2016. Enfin, la « guerre commerciale » entre les États-Unis et la Chine est surveillée de près par les marchands, l’administration étasunienne ayant inclus les œuvres d’art dans la liste des importations taxées à hauteur de 10 %.

Comment se porte la scène parisienne ?

« Le marché de l’art chinois se porte très bien dans les ventes aux enchères parisiennes, mais souffre du manque de très belle marchandise », analyse Pierrick Moritz, qui ajoute que les « acheteurs se précipitent pour une belle pièce ». Ainsi, en 2016, un sceau en stéatite ayant appartenu à l’empereur Qianlong a été vendu 21 M€ à Drouot. « Cette somme correspond à plus de 61 % des recettes produites par les dix œuvres les plus chères vendues à Drouot en 2016 », signale le spécialiste. Les marchands apprécient eux aussi un « marché qui se porte bien, avec d’excellentes réponses dès lors que nous créons des événements », selon Philippe Boudin.

Dans la lignée des Asia Week New York et d’Asian Art in London, Paris s’est donc doté en 2018 de son premier Printemps Asiatique, qui réunissait vingt-trois galeries, sept maisons de ventes et deux musées. Le bilan de l’événement est contrasté, entre des marchands saluant l’initiative et d’autres n’observant que peu d’impact sur leurs ventes, selon un article-bilan publié par le Journal des Arts en juillet 2018.

L’alliance entre marchands et maisons de ventes ne va également pas de soi, l’activité de gré à gré des secondes et leur volume important de ventes pouvant mettre en danger l’activité plus ciblée des premiers. « L’atout principal des marchands est leur souplesse : nous sommes habitués à réagir très vite et nous proposons des garanties que les salles de ventes n’apportent pas, dont une expertise très sérieuse et détaillée des objets », résume Renaud Montméat.

Une foire comme Parcours de Mondes, ouverte aux arts d’Asie depuis 2015, permet alors aux marchands d’unir leurs forces, et de créer un événement attirant des visiteurs internationaux. « Le Parcours des mondes initie des synergies évidentes en termes de collectionneurs, et permet de rencontrer des clients intéressants », salue Christophe Hioco. Des échanges bienvenus, pour un voyage express au cœur de l’Orient...

Renée Zachariou

Tags: Art Asiatique, Marché de l'Art