Parcours des mondes et arts premiers

Paris, le 10 septembre 2012

Parcours des Mondes

2012 est sans conteste l’année des arts tribaux, prophétie maya oblige. Entre les « Tribal Perspectives de Londres » (du 18 au 22 septembre 2012), la « Tribal Art Fair d’Amsterdam » (les 25 – 28 octobre 2012) et les prochaines ventes d’art africain et océanien chez Christie’s et Sotheby’s (décembre 2012), les visiteurs et les collectionneurs ne savent plus où donner de la tête !

C’est pourtant la dixième édition du « Parcours des mondes », salon international des arts premiers, à l’honneur à Paris, qui interpelle. Envisagé comme une découverte et comme un voyage, c’est aux détours des rues et des galeries de Saint-Germain-des-Près que, depuis 2002, le « Parcours des mondes » rassemble chaque année une soixantaine de galeristes spécialisés dans les arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Galeries allemandes, américaines, anglaises, australiennes, belges, canadiennes, espagnoles, italiennes, néerlandaises, suisses ou de province se côtoient et rejoignent leurs confrères parisiens. Conçu comme un salon ouvert, en accès libre, dans lequel les visiteurs peuvent se promener, le Parcours de St Germain est devenu l’écrin des arts premiers. Une telle concentration d’oeuvres et d’experts est exceptionnelle : chaque galerie présente ses chefs-d’oeuvre des quatre coins du globe, des pièces ethnographiques plus abordables jusqu’aux oeuvres les plus rares, recherchées par les collectionneurs.

Force est de constater, donc, que l’art autrefois dit « primitif » n’est plus le parent pauvre, le laissé pour compte, des marchés traditionnels et contemporains. L’engouement pour cet art est réel.

Un art sacré.

L’extraordinaire présence de l’oeuvre d’art premier, vient du domaine sacré, dont le propos est la place de l’homme dans le mystère du vivant. Le rôle du culte (quel qu’il soit), est de faire exister une force alimentée par la foi et dont la substance agit sur l’être comme une médecine de l’âme. Dans "Du spirituel dans l’art", Kandinsky écrit : « L’Art est une puissance qui a un but et doit servir à l’évolution et à l’affinement de l’âme humaine. Il est le langage qui parle à l’âme, dans la forme qui lui est propre et qu’elle ne peut recevoir que sous cette forme. (…) Toute oeuvre sérieuse résonne intérieurement comme ces mots :  » je suis là  », prononcés avec calme et dignité, la résonance de ces mot est éternelle. » Ainsi, ce que révèlent les arts tribaux et les arts premiers est que l’art, depuis la préhistoire jusqu ’au monde moderne, apparaît comme la manifestation d’un mystère, dont la force se manifeste au coeur même de la vie.

L’influence des arts premiers dans l’art du XXème siècle.

L’influence des Arts Premiers dans la création artistique du vingtième siècle est centrale. Ce marché a pris naissance au début du XXème siècle au retour des missions d’exploration en Afrique et en Océanie et avec le développement de l’école moderne de peinture. L’ouvrage de William Rubin Le primitivisme dans l’art du XXème siècle est éclairant à ce sujet : il permet de voir des photos d’oeuvres d’art premier, mises à coté de chefs d’oeuvres de la peinture moderne. Le choc est saisissant tant ces oeuvres renvoient directement aux formes qui les ont faites naître. C’est une leçon d’humilité pour l’esprit moderne, qui réinvente son génie sous l’influence de formes dites premières. Ainsi, on constate que de nombreux artistes tels Picasso, Matisse, Derain, Vlaminck, Braque ou Modigliani commencérent à acquérir des statues et des masques pour s'en inspirer dans leurs oeuvres.

Changement de vocabulaire et « Boom » des arts tribaux.

Modeste jusqu’à la fin des années 1950, ce secteur a pris rapidement son envol lorsque les maisons de vente ont inscrit les arts premiers à leurs catalogues.

Puis vient 1990, l’année de la mini révolution en France. Un manifeste, initié par Jacques Kerchache, collectionneur français spécialisé dans les arts premiers, paraît dans la presse «pour que les chefs-d’œuvre du monde entier naissent libres et égaux». Trois cents signataires se réunissent autour du grand amateur d’art pour que le Louvre consacre un département aux arts d’Afrique, d’Océanie, des Amériques et d’Asie. Du Louvre au quai Branly, le pas est franchi. Les pièces exposées au Louvre auraient pu alors y être transférées, mais un symbole aurait été détruit. Le plus grand musée de la capitale française se devait de posséder une salle dédiée à l’art premier pour être digne de ce nom. Les pièces exceptionnelles sélectionnées par Jacques Kerchache y côtoient les plus grands chefs d’œuvre de l’art occidental : une belle image, un beau message qu’il aurait été regrettable d’altérer.

Ainsi, en 2000, le Musée du Louvre – incontestablement le plus grand et le plus célèbre musée du monde – inaugure le pavillon des Sessions, situé dans l’enceinte du palais du Louvre. Une date-clé pour l’art en France : l’un des plus grands musée des beaux-arts classiques au monde s’ouvre aux créations issues de cultures non occidentales, après un siècle de débats et de polémiques. Une confrontation qui sous-tend un débat plus large sur la place à donner à « l’Autre », car lorsque l’anthropologue Jacques Kerchache affirme que « les chefs d’œuvre naissent libres et égaux » (titre de la pétition publiée en 1990 par Jacques Kerchache dans le journal Libération), c’est qu’il suppose que les hommes qui les ont réalisés le sont aussi…

C’était le 13 avril 2000 : les arts premiers, autrefois désignés comme « primitifs », « exotiques » ou « lointains » rentraient au Louvre – et par la Porte des Lions. Arts premiers, arts des premières civilisations, un terme mélioratif qui vint progressivement remplacer celui d’« arts primitifs », indirectement lié aux sombres temps du colonialisme. Certains préfèrent même désormais parler d’« art primordial », preuve que les mentalités ont su évoluer. Un très bel espace de 1.200 m2, conçu par Jean-Michel Wilmotte, considéré comme le huitième département du Louvre, accueille dès lors des objets provenant de tous les continents d’Afrique, d’Asie, des Amériques et d’Océanie ; ils sont de toutes les époques (près de 5.000 ans séparent la petite sculpture égyptienne prédynastique de style Amarnien du 5ème millénaire av. J.C. de la cuiller-sculpture zoulou datée du début du XXème siècle, l’une et l’autre au Louvre). Aujourd’hui, à douze ans de l’ouverture du pavillon des Arts premiers au Louvre et à six ans de l’ouverture du musée du quai Branly, émanation tout à la fois du musée de l’Homme et du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, le débat semble clôt.

Débats autour des arts premiers.

Le premier débat pose la question de l’appartenance : aujourd’hui, les Indiens d’Amérique du Nord ou les Océaniens demandent à ce que leur soient rendus des objets dont il nous a fallu plus d’un siècle pour comprendre qu’ils étaient aussi des œuvres d’art. Ils désirent les rendre à leur vocation rituelle première, quitte à réinventer parfois de toute pièce une cérémonie oubliée depuis longtemps. Pour mémoire, rappelons le scandale des statues Nok, qui survient précisément au moment de l’inauguration du Pavillon des Sessions. Sorties illégalement du Nigeria et figurant sur la liste rouge (qui recense les biens culturels strictement interdits à l’exportation) de l’ICOM [Conseil international des musées], ces trois œuvres font partie de la sélection de Jacques Kerchache. Des conservateurs du monde entier s’émeuvent de la situation, qui sera réglée a posteriori par une convention renouvelable entre la France et le Nigeria (les œuvres sont prêtées pour une durée de vingt-cinq ans). La querelle des légitimités est d’ores et déjà ouverte autour de ces objets ethnographiques ou des ces œuvres d’art d’Amérique, d’Afrique, d’Océanie ou d’Asie : doivent-ils d’abord témoigner d’une propension universelle de l’homme à la création, ou servir à confronter une identité particulière?

Le second débat fait état d’un paradoxe : le secteur semble se porter pour le mieux, certes, mais les artistes contemporains de ces mêmes régions du monde (Amériques, Océanie et Afrique principalement) en profitent-ils également? Depuis trois ans, l’art africain, par exemple, attire les collectionneurs millionnaires. 931.000 euros pour un masque Fang du Gabon vendu aux enchères en décembre 2011, chez Sotheby’s, avec un record du monde pour un prestigieux lion Fon du Bénin qui a dépassé le million d’euros chez Christie’s. Sur RFI – l’actualité internationale, Marguerite de Sabran, responsable du département des arts d’Afrique et d’Océanie chez Sotheby’s à Paris affirme : « il y a un engouement très important d’une nouvelle génération de collectionneurs qui recherche des pièces d’art africain. Ils veulent l’exception, la qualité esthétique et artistique d’œuvres qui ont été importantes dans leur contexte d’origine comme celles très rares qui ont appartenu à des princes et à des rois africains. Il est formidable de voir sur le marché de l’art en France des œuvres d’Afrique côtoyer dans les records, des œuvres de Picasso. C’est une reconnaissance formidable du très grand talent des plus grands artistes d’Afrique. » Cependant, contrairement au succès de l’art premier, l’art africain contemporain, pour garder le même exemple, n’explose pas. Malgré des artistes de haut niveau qui sont au sommet de leur création artistique, comme par exemple Chéri Samba, Romuald Hazoumé et la star William Kentridge, l’art contemporain du continent noir, marqué en général par la situation sociale et économique africaine, est comme sous perfusion. En 20 ans, seuls deux grandes expositions collectives ont été consacrées à leur travail : « Les magiciens de la terre » et « Africa remix », au Centre Pompidou.

Cet état de fait est d’autant plus étonnant que l’un des attraits pour cet art devrait résider dans le fait qu’il a longtemps été marginalisé du marché et qu’il a donc pu échapper à l’uniformisation, selon le directeur des Rencontres de la Photographies de Bamako (Mali), Simon Njami.

Finalement, un long chemin a été parcouru : longtemps placées au bas de l’échelle évolutionniste, les productions extra-occidentales sont désormais envisagées en tant que production culturelles et artistiques à part entière. Cependant, qui dit mise en valeur ne dit pourtant pas forcément traitement égalitaire et de gros efforts restent à faire pour donner une visibilité réelle aux artistes contemporains de ces régions.