THE COLLECTIVE : Olivier Salandini, instinctif et rationnel

Paris, 6 octobre 2017

Collectionneurs et amateurs font le monde des arts anciens d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique. Laurent Granier s’intéresse à leurs parcours, aux ressorts psychologiques de leurs passions, à leurs stratégies et à leurs doutes. Il parle avec eux des objets, de leurs histoires et du marché qui les anime.

Olivier Salandini, instinctif et rationnel

En bon musicien qui travaille son répertoire, Olivier Salandini vit avec des œuvres. Et elles le transforment. Celui pour qui « aller au musée, c'est comme aller au concert » nous dévoile sa relation intime avec les objets d'art africains, ses coups de cœur, mais aussi son approche du temps et du nécessaire travail d'imprégnation. Rencontre au café Le Balto, rue Mazarine, et à la galerie Yann Ferrandin, rue de Seine à Paris, le 1er avril 2017.

C'est comme vivre avec quelqu'un

« Mes débuts? Les brocantes. J'achète de-ci de-là, sans vraiment connaître. J'accumule pas mal, puis je laisse un peu de côté car mes études de musique prennent toute la place. Vers 2000, je passe à la galerie L'Albertine, à Nice. Je repars avec deux statues qui me semblent de qualité bien supérieure à ce que j'avais connu jusqu'alors et je replonge. Je décide de revendre tout le reste. Puis je rencontre Patrice Brémond, collectionneur, qui a été mon premier professeur. Ensuite, j’ai été très marqué par la figure de Loed van Bussel, que j’allais voir de temps en temps à Amsterdam pendant mes études. » Mais le grand tournant, c'est peut être en 2007, lorsqu'il effectue un achat chez Sotheby's : « Une belle poulie. La qualité de l'objet et son histoire font sens. Et à un bon prix. Ce qui me semblait inaccessible me paraît alors possible. Je deviens chasseur de trésors. » Autre tournant, plus récent celui-ci, la rencontre avec Yann Ferrandin : « Il a non seulement un goût et un professionnalisme que j’admire, mais il sait aussi partager ses précieuses connaissances avec de petits collectionneurs comme moi. » Non pas un début donc, mais des débuts. C'est au contact d'objets toujours de meilleure qualité que la passion d'Olivier renaît à chaque fois.

Fétiche Teke © photo : Hugues Dubois

Olivier Salandini se considère comme un amateur, quelqu'un qui a pour but d’aimer ce qu'il fait. Il collectionne ce qu'il peut, mais uniquement ce qui le fait progresser. « Car c'est important pour moi de progresser. Chercher, trouver. Je dirais que je suis sélectif et évolutif. » Décrivant un œil en construction, pas encore « stabilisé », Olivier fait l'effort d’alterner les points de vue, d’échanger avec les autres. Ce qui attire son regard en particulier, c’est« l'expression, la sensibilité, l'harmonie » et ce qui fait que les formes sont « animées, et pas figées ». Les Teke ou Beembe d'Olivier sont en grande partie publiés. Certains sont chez lui, d'autres attendent leur nouveau propriétaire chez les marchands de Paris. Il me pointe des objets chez son galeriste favori : « Les Bateke, les Ogoni et les poulies de métiers à tisser. Et les Sénoufo! Je collectionne ça. »

Sur ce qui peut faire une bonne collection, Olivier pense que « tout dépend de son ambition, mais quelque soit son budget, la collection ne peut contenir de faux ou de copies. Ce n’est pas évident déjà. Ensuite, il faut qu’elle apporte quelque chose à son niveau, par l’appartenance à une même ethnie, ou par une problématique transversale – une patine, la géométrisation, un expressionnisme exacerbé... En tous cas, il faut qu’il y ait un esprit à la chose, une homogénéité. La pire des collections est celle des investisseurs qui accumulent dans des coffres des objets qui n’entrent dans aucune relation. » Et de recentrer son propos sur sa collection : « Je cherche des objets importants pour une ethnie donnée. Importants ne veut pas forcément dire chers, mais juste bien positionnés par rapport au corpus du type et de l‘ethnie en question. »

La formule est bien plus complexe qu’il n’y paraît. « Instinctif et rationnel », comme il aime à se définir, Olivier incarne parfaitement ce dilemme propre au collectionneur : préserver la sensibilité de son œil, tout en restant conscient des critères de classification des objets qui régulent le marché – qualité, ancienneté, provenance et... valeur marchande !

Un choix de vie radical

Pour ce professeur en conservatoire et organiste titulaire du grand orgue de Bourges, « l'art est existentiel, proche de la religion. Il permet de tendre vers quelque chose qui nous dépasse. En tant que musicien et collectionneur d'art africain, mon choix de vie est radicalement tourné vers l’art. » Et c’est précisément en tant que musicien qu’Olivier « peut sentir cette énergie de création par la sensibilité. Force, vie, on discernera l'anima plus que le faber. Peut- être que le designer pourra le sentir avec ses mains. En musique, [Olivier] entend le travail, le concept, car [il a] mis les mains dans le cambouis ! »

Olivier a besoin que ses objets l’entourent: « Pour travailler sur son goût, il est nécessaire de vivre quotidiennement avec les objets. C’est la même chose pour la musique : on vit avec des morceaux que l’on travaille et que l’on joue dans des concerts pendant des mois, puis on passe à un nouveau programme. »

Masque Sénoufo © photo : Sotheby's

Le musicien abonde sur la rigueur: « Je reviens souvent à l'ouvrage Negerplastik de Carl Einstein (ouvrage de référence sur la théorisation de la sculpture africaine publié en 1915). Les proportions y sont très importantes. Il y un chiffre d'or en sculpture, mais aussi en musique, sur la structure des pièces musicales, ce qu'on appelle aussi le climax. J'ai fait un vernissage chez Philippe Ratton pour l'expo Série noire, avec le clavecin, en 2013. Pour le coup, ça s'est fait de manière très instinctive, mais ça marchait vraiment bien ! »

Les vacances peuvent sauter

Cette recherche du beau et du bon semble profitable à tous. « Ma chance est que ma femme aime ça, elle me laisse beaucoup de liberté. Elle est musicienne aussi, ça aide. Le seul problème, c'est la gestion des finances. Les vacances peuvent sauter. » La collectionnite: une maladie grave? « Il faut faire en sorte que ça le devienne pas. »

Alors, comment acheter? « Souvent les objets qu'on achète avec son cerveau ne sont pas les meilleurs achats. Les meilleurs sont faits avec le cœur. La sensibilité, la beauté de l'objet vous interpellent, puis le cerveau fait alors son travail: la mémoire, puis les sources – les livres en premier, l'internet après, Yale, Artkhade... Il concède que les chocs esthétiques sont rares. Ces objets là, [il ne s’en est] jamais lassé. »

Si Olivier possède quelques 600 catalogues de vente et près d’un millier de livres, il « ne garde que ce qu’[il] juge nécessaire. Surtout Sotheby's, car ce sont les meilleurs catalogues. [Il les a] tous depuis 1975. » À propos de ses provenances préférées: « Chauvet, Rasmussen, Goldet, Schoeller pour le Nigeria, Fourquet. Leur goût est exceptionnel. »

Aujourd'hui, beaucoup d'objets circulent par le biais des ventes aux enchères. Comment faire sa sélection, ses choix? « Je suis toutes les ventes. Il y a peu d'objets et dès que quelque chose sort, tout le monde est dessus. J'essaye de suivre au maximum, mais je rate quand même des ventes. Le problème des ventes est qu’au final, les prix sont parfois supérieurs à ceux des galeries. Et puis c'est très dangereux. Il faut avoir une bonne expertise. Dans le prix, il faut inclure le risque. Je ne me risquerais pas sans expertise sur un objet à plus de 3 000 euros, sauf pour les ethnies que je connais très bien. Je fonctionne aussi beaucoup par échanges, je vends pour acheter. Plus ça va, plus j'évite les achats en ligne. »

Sur sa lecture du marché :« Je sens un décrochage pour tous les objets qui ne sont pas exceptionnels ou de très grande qualité. L’ethnographie, bien sûr, souffre de cela. Le fait est qu’il n’y a pas beaucoup de nouveaux collectionneurs sérieux et constants. Et les moins de cinquante ans sont rares. »

« La politique actuelle des grandes ventes et des foires est de pêcher de gros clients de l’art contemporain. C’est très dangereux, car en favorisant ce public, on dénigre un peu ceux moins riches, certes, mais qui font tourner ce marché. Car pour qu’un marché soit sain et viable, il faut que les strates inférieures fonctionnent aussi bien que les strates élevées. Ce n’est plus du tout le cas : on vend à la minute un superbe objet à 300 000 euros, et les marchands gardent parfois trois ou quatre ans un bel objet à moins de 5 000 euros, avant de finalement parvenir à le vendre. »

« Mais il faut le dire et le redire: il est possible, en 2017, à quarante ans, de collectionner l’art africain. On peut avoir, à des prix fort modestes, des pièces tout à fait respectables, anciennes, témoins d’une culture, œuvres d’art à part entière. »

Les statistiques établies par Artkhade révèlent qu'entre 2000 et 2008, les ventes publiques ont connu un taux moyen d'invendus de 25% pour les objets dont l'estimation basse était inférieure à 10 000 euros ; il est aujourd'hui de 38%. Le taux moyen d'invendu des objets dont l'estimation basse est supérieure à 100 000 euros s'établit quant à lui à 33%, pour 37% entre 2000 et 2008. Avec un taux moyen d'invendus de 45%, il reste en revanche inchangé depuis 2000 pour les objets dont l'estimation basse se situe entre 10 000 et 100 000 euros."