THE COLLECTIVE : Alexandre Logé, chasseur de haute lutte

Paris, 28 novembre 2017

Collectionneurs et amateurs font le monde des arts anciens d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique. Laurent Granier s’intéresse à leurs parcours, aux ressorts psychologiques de leurs passions, à leurs stratégies et à leurs doutes. Il parle avec eux des objets, de leurs histoires et du marché qui les anime.

Alexandre Logé, chasseur de haute lutte

Alexandre Logé plaque tout à vingt-six ans et part faire le tour du monde à la voile : « Grande aventure romantique. Bateau-stop entre Marseille et le Brésil, via l'Afrique ». Le mythe de Bernard Moitessier tombe vite mais Alexandre a « horreur des actes manqués ». Il rentre à Paris sans le sou, son rêve accompli, « et surtout avec une énergie énorme et cette conscience que les barrières sont essentiellement mentales ». Il se met à son compte en 2005, « une micro-entreprise avec trois bouts de bronze et quelques idées. Tout démarre avec trois prototypes... » Designer et créateur de mobilier reconnu, il travaille aujourd'hui avec des galeries à New York, Paris, Bruxelles et participe même à la foire de Bâle. Rencontre à son atelier, en région parisienne, le 2 avril 2017.

© photo : Alexandre Logé

« Je veux être marchand d'art tribal » « J'avais un oncle antiquaire, qui faisait aussi du mobilier en bronze – à la Giacometti – qu'il vendait à Serpette. Au cours d'un repas, je lui propose un coup de main. Le jeudi suivant, j’y suis. Lui est passionné d'art tribal, notamment d'Océanie. Je l'accompagne chez un marchand, et je me retrouve dans une boutique où il n'y a que ça. Ca m'a mis une claque. Ca me plaisait déjà les arts extra-européens, mais j'avais été en contact avec de mauvais objets. De me retrouver avec des objets de meilleure qualité a été une révélation. Après quatre ans de tableaux en diapositives à la faculté (Alexandre est diplômé de la Sorbonne, en histoire de l'art), ça m'a fait un bien fou ! Et puis c'était de la sculpture. J'ai tout de suite pensé : « C'est ça que je veux faire, je veux être marchand d'art tribal. » S'en suit une période durant laquelle Alexandre commence à acheter des objets tout en aidant son oncle quand celui-ci a besoin de lui. « J'allais tous les jours à Drouot, j'achetais en province. J'ai essayé de revendre à des marchands, à des collectionneurs. Je n ‘ai pas été malheureux à ce jeu là. » Lorsque l'on débute dans le courtage, il n'est probablement pas aisé de se proclamer expert : « J'ai fait ça un an et demi tout en travaillant de plus en plus avec mon oncle et j'ai un peu laissé tombé le courtage. J'étais aussi un peu déçu par la mentalité des gens de ce milieu là. Le côté financier prenait une place prépondérante, on oubliait vite les objets. »

Figure Bioma, circa 1900, Papouasie Nouvelle Guinée, 54cm, Ancienne collection américaine, Arte Primitive auction, NY, 2012, Galerie Kapil Jariwala, 2015 © Collection Alexandre Logé

« Je suis vraiment collectionneur »

 « À mon retour de voyage en bateau, je retrouve mes quatre ou cinq objets. J'en revends un plutôt bien et ça me permet de redémarrer, de faire fondre un siège, d'embrayer. » Avec sa carrière de designer qui décolle, Alexandre est financièrement un peu plus assis. Il retourne de temps en temps à Drouot, puis ose « pousser la portes des ventes Christie's et Sotheby's ». Avec l'expérience, et un peu plus de maturité, le regard se forge. « Je suis vraiment collectionneur. » Hélas, son portefeuille s'affine plus vite que son œil : « On court derrière les objets. On en atteint de temps en temps. Et puis on apprend à lâcher prise, ou au contraire à se battre pour en acquérir certains, comme j'ai pu le faire pour mon masque dan. Ensuite ce sont des histoires de rencontres, de coups de cœurs instinctifs. »

Parmi les personnes qui ont influencé sa démarche de collectionneur, Alexandre Logé cite son oncle, pour le premier contact, et Alain Lecomte, qui à son retour de voyage l'a invité à décorer sa galerie sans commission, pour le plaisir. Ils ont ensuite échangé quelques objets. Sa vraie collection de qualité a en réalité commencé avec lui.  « Puis ma rencontre avec un Bakota que j'ai eu la chance de chiner. J'ai compris ce qu'était un objet XIXe criant d'authenticité. En même temps, c'était angoissant car ça te tire vers le haut et le regard change sur les objets qu'il y a autour. J'ai quand même réussi à garder les autres (rire). »

Alexandre se définit comme un passionné qui tend de plus en plus vers la connaissance. Chez lui, il organise ses objets selon une logique qui lui est propre : des objets « assez pêchus » (dont le reliquaire kota qui semble être sa pièce maitresse) dans la chambre à coucher, sur une étagère, à la perpendiculaire de sa bibliothèque d'arts premiers. Dans le salon trônent les objets moins importants, « là où ils peuvent plus facilement être renversés par un invité », au côté de ses prototypes de meubles « handicapés » et de tableaux qu'il achète par plaisir, sans réelle connaissance. « Puis mon bureau, avec mes dernières acquisitions. C'est l'endroit où je passe le plus de temps. » Tous les soirs, avant de dormir, Alexandre fait un petit tour devant ses objets. « Je regarde chacun d’entre eux. Parfois, j'en prends certains en main. C'est un plaisir toujours renouvelé. » Alexandre est un collectionneur de l'intime : « Si les gens s'intéressent à mes objets, je suis content de les montrer. Mais je n'irai jamais les poster sur Facebook ou autre. »

Masque Dan, Côte d'Ivoire, 23cm, Provenance : W. Kaiser, Stuttgart, Kurt Schindler, Allemagne, Pace primitive, NY, 1989, Collection Robert Benton, Galerie Moreau&Montagut, NY, 2012 © Collection Alexandre Logé

L'objet en tant que sculpture

 « Je suis un curieux. Il y a un côté très enfantin à collectionner, ces objets là en particulier. Le rapport à l'objet, à la poupée, à la figurine. » Son goût est en perpétuelle évolution : « Actuellement j'aime bien les patines croûteuses. C'est marrant, mais il y a des objets comme le Nigeria, le Cameroun – Keaka, Mambila – que je trouvais saugrenus et qui m'attirent aujourd'hui. »

Plutôt inspiré par l'Afrique et la Mélanésie – « J'ai fait une console inspirée d'un pilon hawaïen et d'un appuie-nuque fidjien » –, Alexandre reste classique dans ses choix : « Je suis plus sur les statuettes, les masques et les objets qui s'inscrivent dans une démarche de décoration d'intérieur. J'ai cette culture du cabinet de curiosité, de décoration par mon travail. L'objet en tant que sculpture. »

À l’image des sculpteurs africains ou océaniens, Alexandre se considère comme un artisan. « Ils étaient confrontés aux mêmes problématiques : l'équilibre, l’agencement des formes dans l'espace, comment rendre un objet dynamique… Quand on regarde un Bakota, qu'on est artisan et qu'on travaille le bronze et le laiton, on ne peut pas s'empêcher de penser au processus de création, au travail des lamelles, au placement des clous. Mon travail influence mon regard sur les arts premiers d'un point de vue plastique. Et inversement, et sans doute plus encore dans ce sens d'ailleurs. Une grande partie de mes créations est inspirée de formes issues de l'art tribal. Je m'inspire de Miro, de Calder, et quand on sait d'où ils tiraient eux-mêmes leur inspiration... »

À propos des grands objets, Alexandre les définit par l'amour qui leur a été porté, la valeur qu’on leur a donnée, le temps qu’on leur a consacré, le travail qu’on y a mis. « L'amour de l'individu qui le met au monde se cristallise dans la matière. » Sa femme lui dit souvent que l'amour qu’il porte aux choses se transmet, que ce soit à un plat cuisiné ou une console patinée. « Et ça, tu l'as aussi avec un objet ethnographique. La maîtrise de son sujet, de son geste, du matériau, de la destination. Et puis il y a le parcours de l'objet. Ce fameux Kota avait été retrouvé par la grand-mère du propriétaire dans une poubelle en Bourgogne ! »

Statue Sénoufo, Côte d'Ivoire, 24cm, Ancienne collection d'un amateur rémois, IvoireReims, Fev 2017 © Collection Alexandre Logé

C'est l'addiction totale

Alexandre ne peut pas s'endormir sans ouvrir un livre d'art tribal. Il confie que s’il part voir son cousin dans le Sud de la France, il emporte « un catalogue, quelque chose… C'est l'addiction totale ! » Monsieur Logé ne serait-il pas possédé par l’art ? « Probablement, oui. D'ailleurs ça a un côté un peu angoissant car on sent vraiment l'emprise. À un moment, ça fait tourner la tête. Parfois j'ai presque envie de m'en séparer, pour être plus libre. »

Sur l'équilibre travail-famille-collection: « Ce n’est pas évident. Le temps que je passe à ça, je me dis que je ferais mieux de la passer avec mon gamin. Mais j'arrive à ménager et du temps pour mon travail et du temps pour l'art tribal. Lorsque je démarre ma journée, je n'y pense pas immédiatement, sauf s'il y a une vente. Après ça m'arrive de traverser la France pour aller chercher un objet. »

Alexandre reconnait volontiers que le regard de sa femme est important : « Je peux être sur un objet et puis, au dessus de mon épaule, elle vient et me dit « pas terrible ». L'œil de la personne désintéressée, qui voit ça en non-érudit, est peu être plus frais. »

© photo : Alexandre Logé

Le plus drôle, c'est la quête

Sans véritable stratégie d’achat et de revente, Alexandre Logé est le parfait chasseur de trésors. Il est resté ce gamin qui s'émerveille devant les cultures d'ailleurs. « J'aime cette phrase de l'ouvrage de Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini (La passion de l'art primitif : enquête sur les collectionneurs, Gallimard, 2008) : « L'amateur d'art tribal fait de sa collection une passion « propre à le sauver de l'ordinaire du monde. » Pour faire perdurer ce regard d'enfant, ce regard par essence curieux, où tout est nouveau, matière à s'émerveiller, Alexandre ne veut surtout pas s'imposer de stress par rapport à la revente. « Le plus drôle, c'est la quête. Une fois que tu as l'objet… c'est quoi le prochain? (rire) C'est presque ça qui compte le plus. » Sur ses modes d'acquisition, il confie acheter de moins en moins aux marchand et de plus en plus aux enchères. « Les marchands m'agacent parfois. À un moment donné, quand tu es au courant des sources d'approvisionnement des marchands, tu n'as plus envie d'aller en galerie. Le seul intérêt que je vois chez les marchands, c'est qu'ils ont un œil car ils voient des objets toute la journée. Mais je fréquente très peu les marchands. » Il reconnaît cependant aux marchands un autre intérêt : avec eux, on peut échelonner les paiements !

Alexandre se tient au courant du mieux possible de ce qui passe en ventes. S'il y a plusieurs ventes avec plusieurs objets qui l'intéressent, il est obligé de faire un choix : « Quand tu fais de la pêche sous-marine, en face d'un banc de poisson, si tu tapes dans le tas, tu n’as aucune chance d'en attraper, mais si tu en vises un seul… » Et de conseiller aux jeunes collectionneurs tentés par les enchères de « ne pas y aller, car [il y est] déjà (rire) ! Plus sérieusement, c'est très dangereux d'acheter sur photo. Les photos, ça trahit. »

Alexandre va tous les ans au Parcours des mondes, quelques fois à BRUNEAF. « La dernière fois, j'ai acheté un bioma chez Serge Schoffel. J'aime bien les expos à thèmes. C'est un beau challenge de la part des marchands. L'expo sur les Bakota de [Yann] Ferrandin était vraiment impressionnante. J'aime bien aussi car c'est une réunion de passionnés. C'est sympa de voir des addicts, comme toi. Ce que j'aime moins, c'est les prix, qui sont exagérément majorés. Mais c'est aussi parce que j'ai vu l'envers du décor… Je comprends cependant qu'il y ait des gens qui aient les moyens d'aller uniquement dans les galeries. »

Alexandre confie ne pas être sur les forums et aucunement en contact avec d'autres collectionneurs. Par contre, il utilise énormément les bases de données pour comparer les objets. « C'est absolument essentiel. La base Artkhade est bien faite d'ailleurs. » Finalement, sur ce qui fait une bonne collection : « C'est pour moi une collection qui s'est faite de haute lutte. Avant c'était plus facile, on pouvait aller aux puces. Aujourd'hui, c'est chronophage de trouver des pièces intéressantes et de constituer une collection qui te ressemble. Un coup de cœur, c’est souvent des heures et des heures de recherche. »