Foi, es-tu là ? Les religions africaines s’exposent au Musée d'ethnographie de Genève

Genève, 15 mai 2018

Quatrième exposition du MEG depuis sa réouverture, « Afrique, les religions de l’extase » dresse un portrait en images de la diversité et de la vivacité des formes religieuses africaines, de leurs différences et influences réciproques, mais surtout de leur trait d’union, l’extase comme manière de vivre sa foi.

« La croyance, le rituel et l’expérience spirituelle : voici les trois pierres angulaires de la religion, et la plus grande d’entre elles est la dernière ». C’est en citant Ioan Myrddin Lewis et son Ecstatic religion (1971) que Boris Wastiau définit les orientations de son exposition, « Afrique, les religions de l’extase ». Il aurait pu, peut-être, emprunter les mots de Mircea Eliade aussi, qui écrivait dans un essai en 1964 (« La quête des origines de la religion », intégré au corpus La Nostalgie des Origines publié également en 1971) : « Nous savons que nous ne pouvons saisir le sacré qu’à travers des manifestations qui sont toujours historiquement conditionnées. Mais l’étude de ces manifestations ne nous dit ni ce qu’est le sacré ni ce que signifie vraiment une expérience religieuse. »

En quatre séquences, comme autant de conditionnements historiques et circonstanciels, l’exposition dresse une typologie nuancée des pratiques religieuses en Afrique. Elle explore les divergences, les hybridations, liées aux cultes et aux cultures, mais aussi à l’histoire, de l’Hégire aux colonisations, et une unité, le prisme de l’exposition, l’extase. L’extase, c’est à la fois cette technique et cette tentative d’approcher le divin au plus près, jusqu’à ce que le corps soit impliqué – fût-il pénétré par un esprit ou abandonné par l’âme. C’est ce qui rassemble, selon le commissaire et certains universitaires cités dans un catalogue pour le moins soigné, les manifestations bien hétéroclites du divin en Afrique. En outre, c’est considérer la religion d’un point de vue plus intime qu’à l’accoutumée, par le prisme de son ressenti, de son expérience. « Le vécu des croyants, trop subjectif, est rarement mis en avant dans les recherches », regrette Boris Wastiau.

Typologie hybride

Quatre séquences donc, la première abordant les monothéismes, au sens large, implantés très tôt sur le continent. Le judaïsme par les diasporas successives de diverses communautés, dès le IIIe siècle, le christianisme à l’initiative de missionnaires-prophètes, Tertullien ou saint Augustin par exemple, entre le IIe et le Ve siècle, l’Islam par la conquête militaire dès le VIIe siècle. Les images des monothéismes se retrouvent hybridées par les croyances et les cultures locales, que ce soit sur des croix de bénédiction orthodoxes éthiopiennes, un sabre votif forgé par le mystique tunisien Sidi Amor Abada ou une amulette coranique sénégalaise. Ces objets marqués par le culte sont exposés près de portfolios photographiques contemporains : les photos de Christian Lutz des rituels de communautés religieuses au Nigeria ou à Genève, à l’instar des kimbanguistes congolais ou des orthodoxes érythréens ; celles de Fabrice Monteiro qui a tiré le portrait des Mourides sénégalais, une confrérie musulmane maraboutique ou encore d’Anthony Pappone dépeignant les communautés orthodoxes érythréennes et éthiopiennes. Photographies sensibles où souvent l’on retrouve les traits des visages déformés par la transe, ou les images de différents cultes qui se confondent...

Le second volet approche les fondamentaux des religions africaines : divination, sacrifice et culte des ancêtres. Avant l’irruption des monothéismes, même si les formes religieuses que l’on retrouvait sur le continent divergeaient fortement, elles s’agrégeaient tout de même autour de ce même noyau, lié bien évidemment à l’angoisse de la mort. « Ces pratiques, rejetées en bloc par le monde chrétien, sont profondément religieuses, avance Boris Wastiau. Elles relèvent des moyens humains pour entrer en communication avec l’invisible ». Les objets de divination de différentes ethnies sont exposés, comme ces graines, les Sikidy, utilisées à Madagascar pour prédire l’avenir, des jeux de lamelles perforées employés pour la divination à l’araignée au Cameroun ou des paniers divinatoires ngombo que l’on retrouvait en Afrique centrale. Des clichés permettent d’aborder la question du sacrifice également, chez les Bobo du Burkina Faso ou chez les Luvale de Zambie... À noter, la superbe « rétrospective » des monuments funéraires de Madagascar, grâce aux nombreuses photos du linguiste et ethnographe français Jacques Faublée.

Le troisième volet concerne les transes de possession. Sujet puissant, que l’anthropologue belge Luc de Heusch définissait ainsi dans son essai La Transe et ses entours (2006) : « La possession est un état passif au cours duquel un dieu ou un esprit s’empare du corps d’un adepte considéré comme “sa monture”, sa “bête de somme” ou son “épouse”, alors que le chaman se met lui-même en transe pour aller au-devant des dieux et les affronter dans l’univers mythique. Souvent, il doit sortir vainqueur de redoutables épreuves. Au contraire, si le possédé se meut, danse, parle, c’est parce qu’il incarne un dieu auquel il s’identifie complètement. La transe est involontairement subie dans un cas, elle est volontaire, auto-induite dans l’autre ». Les vidéos d’artistes (Theo Eshetu a filmé les transes du culte Zâr qui trouve son origine en Éthiopie) et d’anthropologues (ou le Chipango, un culte de fertilité immortalisé par Boris Wastiau lui-même) permettent de se rendre compte de la puissance de ces rituels et de la manière dont ils traitent l’image, par métaphore, métonymie, ou analogie. Une collection extensive de « bâtons de rage » du Bénin, des bâtons en bois coiffés de sculptures en métal anthropo- ou zoomorphes finement ouvragées, complète les vidéos. Enfin, la dernière séquence, portant sur les « univers magico-religieux », sujet qui jouxte celui de l’exposition, permet d’aborder ce qui ne l’a pas été auparavant. Elle dévoile un univers complexe, ramifié, de gestes et d’objets à portée religieuse, mais ne s’inscrivant pas dans un culte dominant. À noter, un superbe ensemble de danse chikunza, marques et costumes, des Tchokwés (Angola), utilisé de manière héréditaire pour incarner la fertilité. La force et la vie qui se dégagent de l’ensemble, figé alors que d’ordinaire il était porté par un homme qui vaquait dans le village machette à la main, sont hypnotiques.

L’exposition d’ethnographie et son commissaire

Boris Wastiau signe une exposition dense, qui ouvre de nombreuses pistes. D’ailleurs, le MEG, et cela peut dérouter, déploie une vision assez progressiste de l’exposition ethnographique. Exit l’étude comparative comme on la retrouve encore chez d’autres, cela en faveur d’une vision inclusive de l’exposition et l’intention bien marquée de contextualiser les pièces ethnographiques – projet qui confine à l’immersion à travers une poignée d’expériences scénographiques plus ou moins heureuses. En fait, ce que l’on compare, ce n’est plus les objets entre eux, ce sont les objets avec le monde. Deux mondes même, celui qui les a vus naître, et celui dans lequel on les regarde aujourd’hui, déracinés. Deux mondes entre lesquels la fonction de l’objet a changé, une transition du cultuel à l’esthétique. Boris Wastiau mélange les sources : objets ethnographiques, photographies anciennes et contemporaines, films, œuvres plastiques d’artistes contemporains, à l’instar des cinq vidéos kaléidoscopiques de Theo Eshetu qui ponctuent le parcours ; et même des détours par la Pop culture, puisque des clips musicaux émaillent l’exposition. Cela enracine les objets dans leur environnement d’origine, tentative heureuse puisque le public souffre fréquemment de leur mutisme, tout en révélant les images que ces pratiques ont engendrées, dont certaines ramifications nous sont parvenues. Pas de prétention à l’exhaustivité ni à la vérité, mais à la mise en relation. D’ailleurs, le projet de Boris Wastiau n’est pas dénué d’une teinte politique. En témoigne le diptyque ouvrant l’exposition, de Fabrice Monteiro : Holy 1 et Holy 2 (2014). Deux images proches, deux portraits d’une même femme dans deux habits ne se distinguant que par leur couleur. La première tient une tablette coranique d’une main et réalise un geste de bénédiction chrétien de l’autre. La seconde une bible alors que la main dessine le nom d’Allah. Bref, se laver des préjugés avant d’entrer dans l’exposition. Voir avec des yeux neufs... et naïfs.

Dans ce type de projet, l’implication et la responsabilité du commissaire sont fortes. D’autant plus ici, puisque l’exposition fourmille de photos et de films pris par le commissaire lui-même. Avant de prendre la direction du MEG, Boris Wastiau a voyagé en Afrique, documenté ces rituels et réalisé sa thèse en anthropologie de l’art africaniste – en 1992, pour son doctorat, il partait en Zambie étudier les masques d’initiation des Luvale avant de se spécialiser sur toutes les religions d’Afrique Centrale. Les documents tirés de ces voyages sont légion. Comme la tentative de transcrire par l’image ses thèmes de recherches principaux. L’affect est perceptible.

Clément Thibault