RETOUR AUX HEURES DE L’« ART EXOTIQUE »…

Paris, 10 septembre 2018

Dans le cadre du Parcours des mondes, cette année, les jeunes marchands Charles-Wesley Hourdé et Nicolas Rolland ont investi l’Espace Tribal afin de réactualiser une exposition mythique, celle de la galerie du Théâtre Pigalle qui eut lieu en 1930.

L’année dernière, l’exposition culturelle du Parcours des mondes jouait la carte du métissage, puisque le galeriste Javier Peres avait choisi de montrer des pièces d’art classique africain auprès d’artistes contemporains comme Melike Kara ou Donna Huanca. Cette année, on regarde dans le rétroviseur pour revivre un grand moment de l’art tribal en Europe : l’exposition de la galerie du Théâtre Pigalle, en 1930, organisée par Tristan Tzara, Charles Ratton et Pierre Loeb. Réalisée par les deux marchands en collaboration avec l’équipe de Tribal Art Magazine, l’accrochage réunira une trentaine d’objets ayant figuré dans l’exposition (qui en comptait plus de 400), accompagnés de photographies et de documents d’archives – catalogues, revues, cartons d’invitation, articles de presse. Tout cela pour mieux apprécier l’impact qu’eut cette exposition mythique sur l’imaginaire occidental relatif à ce que l’on appelait encore, à l’époque, l’« art nègre ». Le grand historien d’art Carl Einstein, pour sa part, avait préféré parler d’« art exotique » et avait écrit dans le journal Die Kunstauktion quelques lignes bien senties, pressentant le tournant qu’allait représenter cette exposition particulière : « Il serait souhaitable que [cette exposition] incite à ne plus aborder le domaine gigantesque de [l’art africain] d’un point de vue purement esthétique, mais surtout archéologique. Il est temps d’opérer des distinctions dans cette sphère immense – du point de vue des styles et de l’Histoire de l’art – et de réaliser des monographies particulières. »

Selon vous, pourquoi l’exposition de la galerie du Théâtre Pigalle a-t- elle tant marqué les esprits ?

En 1930, au moment où l’exposition a ouvert ses portes, le travail mené depuis deux décennies par les artistes modernes et leur entourage avait d’ores et déjà ouvert les consciences sur la dimension proprement esthétique de « l’art nègre ». L’événement organisé à la galerie du Théâtre Pigalle a marqué le triomphe de cette approche auprès du grand public. Les personnalités impliquées dans cette exposition, qu’il s’agisse des organisateurs ou des prêteurs (Tristan Tzara, Pablo Picasso, André Derain, Joan Miró, Henri Matisse, etc.), ont sans doute été pour beaucoup dans le succès de l’événement. Mais surtout, c’est la très grande qualité des pièces réunies qui a consolidé dans le temps la réputation de l’exposition. Celle-ci nous éclaire sur les choix esthétiques de l’époque et sur la genèse d’un goût qui, un siècle plus tard, continue de structurer notre vision des arts classiques d’Afrique et d’Océanie.

Comment avez-vous retrouvé et réuni tous ces objets ? Vos prêteurs sont-ils plutôt institutionnels ou privés ?

Bien que l’exposition ait durablement marqué les esprits, son contenu était tombé peu à peu dans l’oubli. De l’événement subsistait un catalogue presque introuvable, listant 425 œuvres, mais ne reproduisant les images que d’une quinzaine. En nous basant sur un fonds photographique récemment redécouvert et sur une étude minutieuse de la presse et des publications d’époque, nous avons pu retrouver une grande partie des objets exposés et en dresser un véritable inventaire raisonné. Les pièces identifiées sont aujourd’hui conservées dans des collections publiques et privées. Pour l’exposition, nous avons choisi de nous concentrer sur une sélection d’une trentaine de pièces issues de fonds privés, provenant notamment de France et de Belgique.

Quels éléments d’archives montrez-vous ? Comment ?

Les années 1930 constituent une période charnière pour les arts d’Afrique et d’Océanie. Elles furent également riches en publications sur le sujet. À partir de cette documentation, nous avons fait une sélection de livres, revues, et catalogues d’exposition ayant un lien avec l’exposition à la galerie du Théâtre Pigalle. Afin de retranscrire l’ambiance de l’époque, des photographies in situ seront également présentées.

Quelles sont, pour vous, les pièces phares de l’exposition ?

Parmi les œuvres exposées, nous pouvons citer une importante sculpture malagan de Nouvelle-Irlande, provenant de l’ancienne collection Vérité. Avant son identification dans l’exposition de la galerie du Théâtre Pigalle, son historique précédant la collection Vérité était parfaitement inconnu. Tel est le cas également pour une sculpture kabeja de la République Démocratique du Congo dont le pedigree mystérieux a peu à peu été affiné jusqu’à ce qu’une photographie de l’exposition à la galerie du Théâtre Pigalle nous confirme qu’elle faisait bel et bien partie de l’événement !

Ce sont de belles surprises. Enfin, nous pouvons citer le masque bété de l’ancienne collection Tristan Tzara. La présence de ce masque, célèbre, nous permet d’illustrer les liens qu’ont entretenu l’exposition Pigalle et celle ayant eu lieu au MoMA à New York en 1935. En effet, « African Negro Art », bien connue des amateurs d’art africain, puise directement son inspiration de l’événement parisien.

Avez-vous souhaité développer un certain discours avec cette exposition ? D’une certaine manière, « reproduire » une exposition, en tout cas réaliser l’exposition d’une exposition, cela permet de parler du regard et de son évolution...

La démarche exhaustive qui a consisté à retracer le contenu intégral de l’exposition se retrouve dans l’ouvrage que nous publions. En tant que commissaires, nous avons dû agir en tenant compte de certaines contraintes liées à l’espace qui nous accueille et au nombre d’objets qui peut y être présenté. Cette exposition n’est donc pas tant une reconstitution qu’une évocation. Le pari était de plonger les visiteurs dans l’esprit de l’événement à travers une sélection réduite d’objets et de documents d’époque. Sur cette base, nous souhaitions montrer le caractère fondateur de l’exposition de la galerie du Théâtre Pigalle pour la formation du goût occidental en ce qui concerne les arts d’Afrique et d’Océanie. Au cours de nos recherches, nous avons été frappés par le fait que, si les connaissances se sont largement affinées depuis les années 1930, au fond le goût pour tel ou tel type d’objets n’a quant à lui que très peu évolué. Les grandes tendances – comme l’intérêt pour la statuaire du Gabon ou l’art de Nouvelle-Guinée – sont posées dès cette époque.

Considérez-vous l’exposition de 1930, comme un point de départ, au moins symbolique, du marché de l’art tribal ?

L’exposition Pigalle résume à elle seule tous les enjeux, symboliques et économiques, liés à la reconnaissance des arts premiers dans l’entre- deux-guerres en France. Cet événement est intervenu à une période clé dans la formation du marché. À la fin des années 1920 et durant les années 1930, les vacations spécialisées dédiées aux arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques étaient déjà monnaie courante à l’Hôtel Drouot. Dépassant le cénacle des artistes d’avant-garde qui ont initié la passion pour l’art « nègre » au début du siècle, le cercle des amateurs s’est élargi. On a vu apparaître de nouveaux collectionneurs, issus de milieux plus variés. Les marchands, experts et spécialistes divers se sont multipliés, de même que les ouvrages savants traitant des arts primitifs. Tout ceci a contribué à structurer le marché et à faire monter la cote des objets, les plus recherchés se négociant dès cette époque à des prix élevés. L’exposition à la galerie du Théâtre Pigalle incarnait véritablement cette nouvelle ère. Ses organisateurs (Charles Ratton, Tristan Tzara et Pierre Loeb) sollicitèrent aussi bien les artistes de l’avant-garde (Picasso, Braque, Matisse, Miro, etc.), que les marchands spécialisés (Guillaume, Ascher, Moris, Hein, etc.) et les plus grands collectionneurs de l’époque (de Miré, Chauvet, Tual, etc.). Les œuvres d’Afrique et d’Océanie qui y furent présentées étaient, pour beaucoup, exceptionnelles. L’exposition, par son formidable écho médiatique et populaire, contribua ainsi à asseoir auprès du grand public l’idée que ces statues et ces masques étaient des œuvres d’art à part entière et qu’en cela, elles possédaient une valeur que beaucoup alors ignoraient.

Clément Thibault

“Pigalle 1930. Retour sur une exposition mythique”Du mardi 11 au dimanche 16 Septembre. Espace Tribal. 22 rue Visconti. Paris. France. www.parcours-des-mondes.com